Quand l’Art nouveau rencontre le pouvoir des contes
Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Ut elit tellus, luctus nec ullamcorper mattis, pulvinar dapibus leo.
Certaines images restent en nous longtemps après la lecture d’un livre. Une forêt sombre, une robe qui semble flotter dans l’air, une fleur immense, une silhouette minuscule face à un monde mystérieux… Dans les livres pour enfants, l’illustration ne sert pas seulement à accompagner le texte. Elle ouvre une porte.
Elle donne une atmosphère à l’histoire, guide l’imaginaire et transforme parfois une simple page en souvenir précieux. Mais pourquoi certaines images nous marquent-elles autant ? Peut-être parce qu’elles touchent à quelque chose de plus ancien que le livre lui-même : le conte.
Avant d’être imprimés, illustrés et rangés sur les étagères des bibliothèques, les contes appartenaient à la tradition orale. Nés avant l’écriture, ils se sont transmis de voix en voix, de génération en génération, avant d’être peu à peu fixés par le livre. [1] Ils parlaient déjà de peur, de courage, de perte, de transformation, de passage et de désir. Derrière leur apparente simplicité, ils portaient des questions profondes.
Comme le rappelle une formule citée par Mireille Pochard : « Le conte n’est pas fait pour endormir les enfants, il est fait pour réveiller les adultes. » [2] Cette phrase résume bien la force du conte : il s’adresse à l’enfance, mais il continue de résonner chez l’adulte.
L’illustration jeunesse hérite de cette puissance. Elle ne montre pas seulement un personnage ou un décor. Elle donne une forme visible à ce qui, dans le conte, reste souvent invisible : l’inquiétude d’une forêt, la fragilité d’un héros, l’appel de l’aventure, le mystère d’une métamorphose.
Florence Harrison, Early poems of William Morris, 1914
Le conte : une histoire qui traverse le temps
Les contes nous semblent parfois familiers, presque évidents. Pourtant, ils appartiennent à un patrimoine très ancien. Ils font partie de la littérature orale, aux côtés des mythes, des légendes, des épopées, des comptines ou encore des proverbes. [3]
Cette origine orale explique leur grande souplesse. Un même récit peut exister en plusieurs versions, selon le pays, la langue, le conteur ou le public. Il n’y a pas toujours une seule version “authentique” : le conte se transforme parce qu’il est fait pour être repris, adapté, raconté autrement. [1]
Dans l’illustration, cette idée est précieuse. Chaque image devient une nouvelle interprétation du récit. L’illustrateur ne répète pas simplement une histoire connue : il lui donne une couleur, un rythme, une lumière. Il choisit ce qu’il montre, ce qu’il cache, ce qu’il suggère.
Une magie moins naïve qu’elle n’en a l’air
Les contes sont souvent associés à l’enfance, mais ils ne sont pas uniquement faits pour les enfants. Sous leurs formules simples — “Il était une fois”, “un jour”, “depuis ce temps-là” — ils abordent des thèmes essentiels : grandir, quitter un lieu, affronter une épreuve, perdre quelque chose, recevoir de l’aide, trouver son chemin.
Dans les contes merveilleux, le héros traverse généralement une situation de départ, un bouleversement, des épreuves, puis une transformation finale. Mireille Pochard reprend notamment le principe du schéma quinaire : situation initiale, élément perturbateur, péripéties, dénouement et situation finale. [4]
Ce parcours donne au lecteur l’impression d’un chemin intérieur. Le héros est rarement décrit avec précision : cela permet au lecteur de s’identifier plus facilement à lui. Il peut être pauvre, petit, oublié, fragile ou mal compris. Mais il avance. Il traverse des obstacles. Il rencontre des figures inquiétantes ou bienveillantes. Il apprend à reconnaître les signes, à écouter, à choisir.
Bruno Bettelheim, dans Psychanalyse des contes de fées, propose une lecture psychanalytique des contes. Selon lui, une histoire destinée à l’enfant ne devrait pas seulement le divertir ou l’informer : elle peut aussi stimuler son imagination, l’aider à mieux comprendre ses émotions, reconnaître ses angoisses et lui suggérer symboliquement des chemins possibles face à ses difficultés. [5]
Cette approche peut être nuancée, mais elle éclaire une idée importante pour l’illustration jeunesse : une image réussie ne se contente pas d’être belle. Elle peut devenir un espace où l’enfant projette ses peurs, ses désirs, ses questions et ses espoirs.
Bettelheim écrit aussi que l’enfant a besoin d’idées qui l’aident à « mettre de l’ordre dans sa maison intérieure ». [6] L’illustration peut participer à cet ordre sensible : elle donne une forme à l’invisible, rend la peur moins abstraite, transforme l’ombre en décor, l’épreuve en chemin, et la solitude en aventure.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’Art nouveau cherche à inventer un langage visuel nouveau. Charlotte Ashby présente ce mouvement comme une réponse artistique à un monde moderne en transformation, avec le désir de créer un art nouveau pour une époque nouvelle. [7]
Les artistes et designers s’éloignent des formes trop rigides ou trop copiées du passé. Ils observent la nature : les fleurs, les branches, les vagues, les insectes, les
cheveux, les algues, les étoiles. Les lignes deviennent souples, organiques, presque vivantes. Les motifs se répètent, s’enroulent, entourent les personnages. L’image n’est plus seulement une scène : elle devient un monde complet.
Ce langage visuel correspond très bien à l’univers des contes. Dans un conte, tout peut se transformer : une forêt peut cacher un royaume, un animal peut pa
rler, une robe peut briller comme le soleil, une porte peut mener ailleurs. L’Art nouveau, avec ses formes fluides et ses décors symboliques, permet de représenter cette frontière entre le réel et l’imaginaire.
L’Art nouveau : un langage idéal pour le merveilleux
Alphonse Mucha, Gismonda. Sarah Bernhardt, 1894
Kay Nielsen, And then she lay on a little green patch in the midst of the gloomy thick wood, 1914
Quand la page devient un passage
Le développement de l’image imprimée au XIXe siècle a joué un rôle important dans la diffusion des arts graphiques. Charlotte Ashby montre que les livres, les magazines, les affiches et l’illustration commerciale ont contribué à faire circuler les formes de l’Art nouveau dans la culture visuelle quotidienne. Les magazines féminins et les livres pour enfants faisaient partie des supports par lesquels ce langage graphique entrait dans les foyers. [8]
Cette culture de l’image a aussi transformé le rapport au livre. La page illustrée devient plus qu’un support de lecture : elle devient un espace d’immersion. Le lecteur ne reçoit pas seulement une histoire, il traverse une atmosphère.
Dans beaucoup de livres illustrés du début du XXe siècle, l’image ne se contente pas de décorer le texte. Elle ralentit la lecture. Le lecteur s’arrête sur un détail, une expression, un motif caché. Chaque composition peut fonctionner comme un seuil : on ne regarde pas seulement l’histoire, on entre dedans.
Chez Kay Nielsen, par exemple, les personnages semblent souvent petits face à l’immensité du décor. Les forêts, les palais et les paysages ne sont pas seulement des arrière-plans : ils participent au mystère du récit. Chez Harry Clarke, les ornements, les silhouettes et les contrastes créent une atmosphère plus sombre, presque théâtrale. Ces images parlent autant par ce qu’elles montrent que par ce qu’elles laissent deviner. [9]
Kay Nielsen, And then she lay on a little green patch in the midst of the gloomy thick wood, 1914
La nature comme décor intérieur
Dans l’Art nouveau comme dans les contes, la
nature est rarement neutre. Elle observe, protège, menace ou accompagne. Une branche peut devenir un cadre. Une fleur peut sembler presque humaine. Une vague peut évoquer un mouvement intérieur. Une forêt peut symboliser l’inconnu.
Bettelheim insiste sur le fait que les contes mettent l’enfant face aux difficultés fondamentales de l’existence sous une forme symbolique. [10] Ils ne suppriment pas la peur, l’abandon, la rivalité ou le danger ; ils les transforment en images compréhensibles par l’imaginaire.
Cette idée rejoint directement le travail de l’illustrateur. Une forêt n’est pas seulement une forêt. Elle peut devenir l’espace de la peur, de la solitude, de la transformation ou de la découverte. Un palais n’est pas seulement un décor luxueux : il peut incarner le désir, l’épreuve ou l’éloignement. Une fleur peut devenir un symbole de fragilité, de passage ou de renaissance.
C’est peut-être pour cela que les illustrations inspirées par l’Art nouveau parlent encore aujourd’hui. Elles ne cherchent pas seulement à être jolies. Elles créent une atmosphère. Elles donnent au lecteur l’impression que chaque élément — personnage, décor, motif, couleur — appartient à une même histoire secrète.
Pourquoi cet héritage reste actuel
Aujourd’hui, s’inspirer de l’Art nouveau ne signifie pas copier les images du passé. Il ne s’agit pas de refaire exactement les arabesques de Mucha ou les compositions de Nielsen. L’intérêt est ailleurs : dans la manière de penser l’image comme un monde sensible.
Pour l’illustration jeunesse contemporaine, cet héritage peut se traduire par des lignes organiques, des couleurs douces ou profondes, des motifs naturels, des compositions silencieuses, des décors qui racontent autant que les personnages.
Georges Jean rappelle que les contes ne sont pas seulement des objets d’étude. Même si les veillées traditionnelles ont disparu, “quelque chose” demeure dans ces histoires et continue de les rendre vivantes pour l’imaginaire des enfants et des adultes. [11]
Il nuance aussi l’approche de Bettelheim : il reconnaît son mérite d’avoir pris au sérieux le rapport entre les enfants et les contes, au lieu de les considérer seulement comme un divertissement, mais il garde une distance critique avec certaines limites de sa lecture. [12] Cette nuance est importante : les contes peuvent être lus de plusieurs manières — psychologique, culturelle, symbolique, pédagogique ou artistique.
C’est exactement ce que l’illustration contemporaine peut réactiver. Elle ne remplace pas la voix du conteur, mais elle crée une autre forme de présence : une présence visuelle, silencieuse, capable d’accompagner le lecteur dans son propre imaginaire.
Retrouver la magie visuelle des contes
Cette réflexion nourrit aussi mon propre regard d’illustratrice. Comment créer aujourd’hui des images qui gardent cette part de mystère ? Comment retrouver la délicatesse des contes anciens sans figer l’imaginaire dans la nostalgie ? Comment dessiner une scène qui laisse assez d’espace au lecteur pour rêver ?
La réponse se trouve peut-être dans l’équilibre : entre narration et silence, détail et respiration, lumière et obscurité, douceur et étrangeté.
Une illustration jeunesse réussie ne dit pas tout. Elle accompagne. Elle suggère. Elle laisse une petite porte ouverte.
Et parfois, il suffit d’une ligne, d’une ombre ou d’une fleur pour que l’aventure commence.
[1] Pochard, Mireille. Écrire des contes : 200 propositions d’écriture autour des contes, légendes, mythes et épopées. Paris : Eyrolles, 2012 ; nouvelle présentation 2016, pp. 9–10.
[2] formule rapportée par C. Zarcate, citée dans Mireille Pochard, Écrire des contes, Eyrolles, 2012 / 2016. p. 8.
[3] Mireille Pochard, Écrire des contes, Eyrolles, 2012 / 2016, pp. 9-13.
[4] Mireille Pochard, Écrire des contes, Eyrolles, 2012 / 2016, pp. 19-24.
[5] Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, titre original The Uses of Enchantment, traduit de l’américain par Théo Carlier, Robert Laffont, 1976, pp. 15–17.
[6] Bettelheim, Bruno. Psychanalyse des contes de fées. Paris : Robert Laffont, 1976, p. 16.
[7] Ashby, Charlotte. Art Nouveau: Art, Architecture and Design in Transformation. Londres / New York : Bloomsbury Visual Arts, 2022,
[8] Ashby, Charlotte. Art Nouveau: Art, Architecture and Design in Transformation. Bloomsbury Visual Arts, 2022, pp. 79-96.
[9] Larkin, David, éd. Kay Nielsen. Introduction de Keith Nicholson. Toronto / New York / Londres : Peacock Press / Bantam Book, 1975, pp. 11-17
[10] Bettelheim, Bruno. Psychanalyse des contes de fées. Paris : Robert Laffont, 1976, pp. 20–24.
[11] Jean, Georges. Le pouvoir des contes. Paris : Casterman, 1981, pp. 204.
[12] Jean, Georges. Le pouvoir des contes. Paris : Casterman, 1981, pp. 166–201.